Écrans à tout-va : enjeu collectif à encadrer

Écrans à tout-va : enjeu collectif à encadrer

Avec vous

Écrans à tout-va : enjeu collectif à encadrer

Bouleversant nos repères à une vitesse inédite, le numérique s’est imposé comme un acteur central de nos vies. Il redéfinit nos apprentissages, nos relations et notre rapport au monde. Derrière ses promesses d’efficacité se dessinent des fragilités nouvelles qui interrogent notre capacité à en faire un usage maîtrisé.

Les inquiétudes liées aux mutations actuelles ne sont pas nouvelles. L’imprimerie, la radio, le cinéma ou encore la télévision ont soulevé des interrogations similaires. Avec le temps, ces moyens techniques ont été intégrés et encadrés. L’ampleur et la rapidité d’implémentation des médias numériques suscitent davantage de questions. Ce d’autant plus que le cadre législatif et éducatif qui devrait réguler leur usage tarde à s’imposer au profit – au sens propre comme au figuré – de leurs initiateurs.

DIFFICILE DE S’EN PASSER

Car les risques associés sont bien réels. À l’heure où les plateformes numériques favorisent la polarisation et la diffusion de contenus trompeurs, la qualité du débat démocratique s’en trouve impactée. L’équilibre psychologique des individus est mis sous pression, fragilisé par des mécanismes conçus pour capter l’attention et jouer sur les émotions. Une surexposition aux écrans nuit au bien-être en entraînant divers maux : problèmes de concentration, troubles du sommeil, augmentation de l’anxiété, difficultés relationnelles, etc.

Si toute la société est concernée par ces effets délétères, les jeunes figurent en première ligne pour y être «tombés dedans» dès leur plus jeune âge au point de développer une forme d’addiction. «Je suis accro», admet Thomas, 15 ans, qui indique passer en moyenne 5 à 6 heures par jour sur les écrans, statistiques de son «doudou» préféré à l’appui. «Avec mon smartphone, j’écoute aussi de la musique», tient-il à préciser, soulignant ainsi à quel point les outils numériques sont devenus les couteaux suisses du quotidien.

ACTIONS DE SENSIBILISATION

Les actions de sensibilisation se multiplient à l’image de celle organisée récemment par le Service jeunesse de l’ACCM, la Social Team Academy de la HES-SO, les centres scolaires, les sociétés et les associations de la région de Crans-Montana (cf. encadré). Du 26 mars au 2 avril, les élèves des écoles des villages et du Centre scolaire et plus largement l’ensemble de la population ont été incités à relever un pari commun : détourner leur regard des écrans. «Nous avons pensé cette semaine comme un véritable laboratoire à ciel ouvert, permettant d’expérimenter des journées sans écrans. Notre objectif ne visait pas à bannir leur utilisation, mais à la réduire tout en encourageant à s’investir dans la vie locale», précisent les organisateurs.

Autre questionnement actuel à mettre en corrélation avec l’usage excessif du numérique : la santé mentale des jeunes. Jusqu’au 25 avril, l’exposition «Ça va toi ?» explore cette problématique à la Bibliothèque de Crans-Montana. Construire son identité.  Développer ses valeurs. Faire des choix pour son avenir. Ou encore, se familiariser avec l’influence des réseaux sociaux, la gestion des émotions et du stress. Autant de défis qui attendent les adolescents à une période charnière de l’existence où «la santé mentale devient un enjeu central». Une vingtaine de panneaux abordent des sujets complexes. Une présentation à la fois instructive et interactive rend le contenu accessible à tous. Le projet est proposé par Julie Robyr, fraîchement diplômée en psychologie et en droits de l’enfant, et réalisé avec l’aide de Jennifer Bignens, bibliothécaire, Stéphanie Bonvin, responsable de la Bibliothèque, et Florence Salamin De Ieso, déléguée à la jeunesse de l’Association des communes de Crans-Montana.

OUTILS CONCRETS

Avant d’être présentée dans d’autres cantons, l’exposition accueillera les élèves de 11CO. Faisant partie du public cible, ils prolongeront la réflexion entreprise durant la semaine «Sans écrans, c’est comment ?».  Lors de cette visite, ils recevront un kit de positivité élaboré avec le soutien de The Mental Health Association Coffee Foundation, une association vaudoise engagée en faveur de la jeunesse et œuvrant pour une prise en compte équivalente de la santé mentale et de la santé physique. Sa démarche repose sur l’utilisation du café comme vecteur de partage pour initier une conversation. «De nombreuses situations difficiles se résolvent en tendant une oreille attentive lors d’un simple échange», souligne Jennifer Bignens. Une approche concrète qui favorise l’ancrage dans le réel.

Sensibiliser, fixer des règles, limiter l’usage des écrans, autant de nécessités à prendre en compte pour faire du numérique ce qu’il doit rester : un outil au service de l’humain et non l’inverse.

  1. Julie Robyr, conceptrice de l’exposition « Ça va toi ? », a uni sa créativité à celle de Jennifer Bignens pour lever les tabous sur la  santé mentale des jeunes et engager un dialogue constructif.

  2. Lors de la conférence donnée en ouverture de la semaine « Sans écrans, c’est comment ? », le sociologue Olivier Voirol a exploré les façons dont le numérique agit sur nous et les manières d’y résister.

  3. À la fois ludique et instructive, l’exposition est visible à la Bibliothèque de Crans-Montana jusqu’au 25 avril. Elle s’adresse en priorité aux jeunes dès 14 ans, mais les adultes y trouveront aussi leur intérêt.

Légende photo : « Sans écrans, c’est comment ? » : une semaine de réflexion et des mois de préparation pour les organisateurs. De gauche à droite, Clara Marques, étudiante Team Academy, Delphine Deprez, adjointe de direction des Écoles des Villages, Frédéric Clivaz, directeur des Écoles des Villages, Aurore Fardel, étudiante Team Academy, Florence Salamin De Ieso, déléguée à la Jeunesse de l’ACCM. © Luciano Miglionico

UNE SEMAINE POUR REPENSER SES HABITUDES

La semaine «Sans écrans, c’est comment ?» a invité chacun à réfléchir à la place des écrans dans son quotidien et à (ré)apprendre à vivre sans eux. Si pareille expérience a déjà été menée par d’autres communes, celle conduite sur le territoire se voulait intergénérationnelle avec un programme concernant  autant les enfants que les adultes. Réflexions en classe, conférence publique, chasse au trésor, invitations à participer aux événements sportifs ou culturels, les acteurs du projet ont rivalisé d’imagination pour que chacun trouve des alternatives concrètes au numérique.

À titre d’exemple, un kit de survie à l’intention des classes primaires a été réalisé par deux étudiantes de 1re année à la HES-SO. Sur la base des idées récoltées auprès des élèves, le kit se compose d’un carnet ludique compilant des activités faciles à pratiquer en solo ou en société, d’un jeu de cartes, de dés et de scoubidous. De quoi renoncer au défilement frénétique du pouce sur son écran pour retrouver le plaisir d’avoir dix doigts qui s’expriment librement. Partageant un même enthousiasme, les organisateurs espèrent renouveler leur formule l’année prochaine et l’étendre au district.

 

Quand le cerveau s'emballe

Nos cerveaux sont-ils prêts pour les mutations technologiques en cours ? Lors d’une conférence donnée dans le cadre de Swiss Made Culture, le psychiatre valaisan Raphaël Gaillard a livré une analyse nuancée.

Professeur de médecine à l’hôpital Sainte-Anne à Paris et membre de l’Académie française depuis avril 2024, Raphaël Gaillard est une voix influente sur les questions de santé mentale. Dans son ouvrage L’homme augmenté, il distingue deux formes d’hybridation : «forte» avec les implants cérébraux, «faible» avec les smartphones et objets connectés.

S’appuyant sur des travaux scientifiques, il souligne un paradoxe évolutif. En gagnant en créativité et en capacité d’adaptation, le cerveau humain a perdu en robustesse. Contrairement aux primates, dont les circuits neuronaux sont plus stables, le nôtre, plus complexe, se révèle aussi plus vulnérable aux perturbations. Une fragilité qui pourrait contribuer à la hausse des troubles psychiques.

Autre constat : les outils numériques modifient notre mémoire. Des recherches montrent que l’accès facilité à l’information, notamment via Internet et l’intelligence artificielle, favorise une forme de délégation cognitive. Les données, devenues immédiatement accessibles, sont moins bien mémorisées.

Enfin, la surcharge informationnelle liée aux technologies, en particulier aux réseaux sociaux, met nos capacités d’attention à rude épreuve. Pour y remédier, la recherche prône des leviers simples : repos, ennui, rêverie et curiosité, autant de conditions favorables à la concentration et à l’ancrage des souvenirs.



ARTICLES CONNEXES